Passer au contenu principal

Mas Alart

Un domaine viticole si attachant

Accueil
Qui sommes-nous ?
Contactez-nous
Plan du site
Connexion de membre
Lectures
Jean-Claude Carrière
Mots
"A moins d'avoir traversé une enfance bouleversée, une enfance de guerre et de malheur, comme ce fut le cas pour des peuples entiers, nous voudrions tous que soit préservé le monde où nous avons grandi. Il est notre assurance contre le temps, contre la vieillesse et l'effacement définitif. Il nous marque, comme le fer rouge marque les bêtes d'un troupeau.
Ainsi, nous aimons toute notre vie les nourritures que nous avons aimées dans notre jeune âge. Un lien nous unit à la terre, à cette terre-là, à l'eau, à la saveur et à l'aspect des choses, aux odeurs des fleurs et même aux aspects du paysage. Une montagne ne forme pas l'esprit comme une plaine, comme une vallée, comme un bord de mer, comme une ville.
D'un autre côté, nous savons bien que cette sauvegarde secrètement désirée est illusoire. Dans les époques de changements rapides, comme ce fut le cas dans la seconde moitié du XXème siècle, ou l'exode rural d'un coup s'accéléra, nous nous attachons avec plus de force à ce qui est en train de disparaître sous nos yeux, et que nous ne reverrons plus. Une société s'élance à l'aventure et se coupe, par nécessité, de ce qui la retenait à la terre. Cet élan sur le moment paraît une évidence, auquel presque tous se rallient. Jamais nos grands-parents n'ont regretté la lampe à pétrole ou les calèches. presques tous ont souhaité posséder une automobile, un réfrigérateur, la radio, puis la télévision. Mais ce mouvement d'adhésion au monde nouveau fait vite naître une incertitude, une inquiétude, qui peuvent devenir une sorte d'angoisse.
N'allons-nous pas jeter pour toujours le passé, sans être sûrs de l'avenir ? Ce n'est pas ce vers quoi nous allons qui fait peur, c'est quelquefois le mouvement lui-même.
Une tentation peut alors nous saisir : affirmer que tout village est une illusion. Tout village, tout décor, toute enfance. Les choses que nous avons connues ne seront plus, et d'autres viendront à la même place, et disparaîtront. Si l'enfance est ce que, par définition, nous avons perdu, ce temps où nous n'étions pas responsables, où nous ne devions pas encore gagner notre vie, où nous n'avions pas encore de souvenirs, nous n'avons aucune raison d'en être surpris. Nous ne sommes là que pour perdre.
Inutile de s'acharner à conserver une culture sur béquilles. Autant tout raser. Et si le village disparaît, s'il n'est plus, un jour, qu'une autoroute bordées de tombes, tant mieux au fond. La ruine est la condition de la renaissance.
Tout village, ou toute ville, ou toute banlieue, n'est qu'une minute pour chacun. Aucune permanence ne peut s'y établir. Même si, aujourd'hui, le rythme des métamorphoses semble s'être accéléré, voire emballé, tout est allé, toujours, de destruction en destruction."
 
                                                                                                                  Jean-Claude Carrière    "Le vin bourru"